Salut les lecteurs,
Deux articles un peu plus longs que prĂ©vus, câest pourquoi on fait sautĂ© le point bourse.
Au programme aujourdâhui :
đ”đč Budget : comment le Portugal s'est tirĂ© d'affaires ?
đ Budget 2026 sans le 49.3, comment ça marche ?
đ”đč Budget : comment le Portugal s'est tirĂ© d'affaires ?
đ Contexte
2010, le Portugal vit ses heures les plus sombres depuis l'adhĂ©sion Ă l'euro. La dette publique atteint 111% du PIB. Les marchĂ©s financiers perdent confiance : les taux d'intĂ©rĂȘt sur la dette portugaise s'envolent, dĂ©passant les 7%, un seuil considĂ©rĂ© comme insoutenable. Le pays ne peut plus se financer sur les marchĂ©s.
Le problĂšme est structurel. Depuis son entrĂ©e dans la zone euro en 1999, le Portugal a profitĂ© de taux d'intĂ©rĂȘt historiquement bas pour s'endetter massivement. Les dĂ©penses publiques ont explosĂ© sans que la croissance Ă©conomique ne suive. Entre 2000 et 2010, la productivitĂ© stagne, la compĂ©titivitĂ© s'effondre, et le pays accumule les dĂ©ficits jumeaux (public et commercial).
La crise financiÚre de 2008 achÚve de révéler la fragilité du modÚle : croissance inexistante (0,2% en moyenne sur la décennie), chÎmage en hausse, etc.
En mars 2011, la proposition du premier ministre dâaustĂ©ritĂ© est rejetĂ©e par la 4e fois par le Parlement, il dĂ©missionne. Le coĂ»t de la dette Ă 10 ans grimpe Ă +7%. En avril 2011, le gouvernement portugais n'a plus le choix : il demande l'aide de la TroĂŻka (Commission europĂ©enne, BCE, FMI) pour Ă©viter un dĂ©faut de paiement. Un plan de sauvetage de 78 milliards d'euros est accordĂ© en Ă©change d'un programme d'ajustement drastique.
âïž Faits
Pour le plan, 2 volets :
1- Austérité budgétaire immédiate
Les mesures sont brutales. Hausse de la TVA de 21% à 23%, augmentation des impÎts sur le revenu, réduction de 5% des salaires des fonctionnaires, le gel des pensions et la suppression ou le plafonnement des prestations sociales. Ils suppriment les 13e et 14e mois pour les fonctionnaires (deux mois de salaire supplémentaires traditionnels au Portugal - si un lecteur Filite a plus d'infos sur leur origine, je suis preneur !)
L'objectif : baisse le dĂ©ficit de 7,3% du PIB en 2011 Ă 4,6% Ă la fin de lâannĂ©e. Mission accomplie en 2014 avec un dĂ©ficit Ă 2,9%.
2- Réformes structurelles
Au-delà de l'austérité, le Portugal entreprend une refonte en profondeur de son économie :
Marché du travail : assouplissement des rÚgles de licenciement, réduction des indemnités de licenciement de 30 jours à 20 jours de salaire par année d'ancienneté, autorisation des accords d'entreprise dérogatoires aux conventions collectives pour faciliter les baisses de salaires en cas de difficulté.
SystÚme de retraites : recul de l'ùge légal de 65 à 66 ans (puis indexé sur l'espérance de vie), allongement de 40 à 42 années de cotisation pour une retraite complÚte, introduction d'un "facteur de soutenabilité" qui réduit automatiquement les pensions si les comptes se dégradent. Résultat : une baisse moyenne des pensions de 20%.
Fonction publique : réduction des effectifs de 10% (soit 50 000 emplois) via non-remplacement des départs et départs anticipés, fermeture de 1 500 services administratifs locaux, fusion de 1 200 communes en 308 nouvelles entités pour réduire les doublons.
Entreprises publiques : privatisation partielle de TAP (compagnie aĂ©rienne), EDP (Ă©lectricitĂ©), CTT (poste) gĂ©nĂ©rant plus de 7 milliards âŹ.
đŻ Impacts
Les chiffres parlent d'eux-mĂȘmes. La dette publique recule de 130,6% du PIB en 2014 Ă 99,1% en 2023. Le dĂ©ficit public devient excĂ©dentaire : +1,2% en 2022. Le chĂŽmage s'effondre de 17,5% en 2013 Ă 6,5% en 2023. La croissance revient : +2,8% en moyenne entre 2016 et 2019.
Le Portugal sort du programme d'aide en mai 2014, deux ans avant la GrÚce. En 2023, l'agence Moody's relÚve la note du pays à A3, un niveau pré-crise. Les investisseurs étrangers reviennent, attirés par un climat d'affaires amélioré et des coûts salariaux compétitifs.
Le tourisme explose et devient un pilier de l'économie : 27 millions de visiteurs en 2019 contre 16 millions en 2014. Le secteur technologique décolle, notamment à Lisbonne qui attire startups et talents internationaux.
Le redressement est spectaculaire sur le papier mais le tableau n'est pas idyllique. Le PIB par habitant reste à 77% de la moyenne européenne. Les salaires demeurent parmi les plus bas de la zone euro : salaire médian de 1 200⏠contre 2 200⏠en France. La pauvreté touche encore 17% de la population. L'émigration massive a saigné le pays : 500 000 Portugais, principalement jeunes et qualifiés, sont partis entre 2011 et 2015. Beaucoup ne sont pas revenus.
đ«đ· Comparaison avec la France
France et Portugal partagent certains défis : dette publique élevée (113% du PIB pour la France en 2024), déficit structurel, dépenses publiques importantes, marché du travail rigide, systÚme de retraites généreux, fonction publique nombreuse.
Les deux pays sont dans la zone euro, donc soumis aux mĂȘmes contraintes monĂ©taires et budgĂ©taires. Les deux sont sous pression de Bruxelles pour rĂ©duire leurs dĂ©ficits.
Les dĂ©penses publiques françaises (57% du PIB) sont 10 points au-dessus du Portugal (47%). RĂ©duire cet Ă©cart impliquerait des coupes dâenviron 300 milliards d'euros.
Les retraites reprĂ©sentent 14% du PIB en France contre 12% au Portugal. Le salaire mĂ©dian français (1 940âŹ) est 60% plus Ă©levĂ© qu'au Portugal, limitant l'effet "compĂ©titivitĂ©-coĂ»t".
La France a des atouts que n'avait pas le Portugal en 2011 : des champions industriels mondiaux, un secteur technologique dynamique, des infrastructures de premier rang, une démographie plus favorable.
Le Portugal dĂ©montre qu'un ajustement budgĂ©taire rapide est possible sans sortir de l'euro ni provoquer l'effondrement social. Le Portugal a Ă©tĂ© forcĂ© d'agir par les marchĂ©s. La France a encore des marges, mais elles se rĂ©duisent. Les rĂ©formes structurelles portugaises â retraites, fonction publique, marchĂ© du travail â ont produit des effets durables au-delĂ de l'austĂ©ritĂ© ponctuelle : sans rĂ©forme de fond, l'ajustement comptable ne suffit pas.
Le Portugal a Ă©tĂ© forcĂ© d'agir par les marchĂ©s en 2011. La France, avec une dette Ă 113%, est dĂ©jĂ sous pression. La seule question : agir maintenant de maniĂšre ordonnĂ©e, ou attendre d'ĂȘtre acculĂ© comme Lisbonne ?
JâenchaĂźne sur la partie de cette Newsletter qui mĂȘle astuce et culture gĂ©nĂ©rale en investissement đ
đ Budget 2026 sans le 49.3, comment ça marche ?
Le projet de loi de finances 2026 suit un parcours compliqué au Parlement. Sans le 49.3 - cet article qui permet au gouvernement de faire passer un texte sans vote -, le gouvernement doit négocier avec tout le monde pour faire passer son budget.
Mi-octobre : le gouvernement publie son projet de budget. L'Assemblée nationale examine d'abord les recettes fin octobre, puis vote début novembre. Pendant ce temps, le Sénat bosse sur les dépenses.
Les trois façons dont ça peut finir :
Scénario 1 : tout le monde d'accord
Si l'AssemblĂ©e et le SĂ©nat votent exactement le mĂȘme texte : le budget est adoptĂ© directement.
Scénario 2 : désaccord, mais compromis
Quand les deux chambres - l'AssemblĂ©e nationale et le SĂ©nat - ne sont pas d'accord, on crĂ©e une commission mixte paritaire : 7 dĂ©putĂ©s + 7 sĂ©nateurs qui tentent dâĂ©crire une version commune. Si ça marche, les deux chambres votent sur ce texte de compromis. S'ils disent oui, c'est bon.
Scénario 3 : blocage
Si la commission mixte échoue, le texte fait des allers-retours entre les deux chambres. Soit ils finissent par tomber d'accord, soit ça reste bloqué jusqu'au 31 décembre.
Et si on arrive au 31 décembre sans budget : là , le gouvernement a deux plans B :
Utiliser l'article 45 de la Constitution pour faire voter par ordonnance (un décret du gouvernement qui a force de loi) juste la partie recettes, et reconduire le budget 2025 en attendant
Demander au Parlement de voter une loi spéciale qui reconduit le budget 2025 pour toute l'année 2026
Si mĂȘme la loi spĂ©ciale est rejetĂ©e, l'Ătat n'a plus de budget. Un peu comme les "shutdown" aux USA : impossible de payer les fonctionnaires, de financer les services publics. En France, cette situation n'est jamais arrivĂ©e sous la Ve RĂ©publique, ce serait une crise politique majeure.
La vraie difficulté : le puzzle politique
Le problÚme aujourd'hui, c'est qu'aucun parti n'a la majorité à l'Assemblée nationale. Voici la situation :
Le gouvernement Le Cornu đ â 150 Ă 160 siĂšges, issu dâune coalition entre Les RĂ©publicains (LR) et une partie de la majoritĂ© prĂ©sidentielle (ex-macronistes), gouverne sans majoritĂ© absolue.
Le Nouveau Front Populaire (gauche : LFI, PS, Ă©cologistes, communistes) đ â 190 siĂšges cumulĂ©s, s'oppose fermement au budget, qu'il juge trop austĂšre - trop de coupes dans les dĂ©penses sociales
Le Rassemblement National đ â 123 siĂšges , est en position d'arbitre : sans son abstention ou son soutien, le budget ne peut pas passer. Marine Le Pen a d'ailleurs posĂ© ses lignes rouges - ses conditions non nĂ©gociables
Les macronistes sont divisĂ©s entre ceux qui soutiennent Barnier et ceux qui veulent garder leurs distances đ â 40 Ă 50 siĂšges
Résultat : chaque camp pousse ses priorités. Pour que le budget passe, il faut qu'au moins deux de ces blocs trouvent un terrain d'entente. C'est pour ça que ça coince : chacun a des lignes rouges incompatibles avec celles des autres.
Aujourdâhui, on est dĂ©but novembre. L'AssemblĂ©e a votĂ© la partie recettes le 4 novembre, le SĂ©nat examine sa partie dĂ©penses en ce moment. On a encore deux mois devant nous avant la date butoir - la date limite - du 31 dĂ©cembre.
Autrement dit : on a le temps. Chaque rebondissement, chaque amendement rejetĂ© ou adoptĂ© fait partie du processus normal. Le texte va Ă©voluer, ĂȘtre modifiĂ©, amendĂ© dans tous les sens.
ArrĂȘtons de paniquer Ă chaque vote.
Ce qui est nouveau, c'est que chaque étape compte vraiment. Avant, avec le 49.3, on savait que le gouvernement pouvait imposer sa version.
RĂ©sultat : le texte qui sortira fin dĂ©cembre n'aura probablement rien Ă voir avec celui d'octobre. C'est normal dans une situation oĂč personne n'a la majoritĂ©.
La vraie date à surveiller, c'est mi-décembre. Si à ce moment-là les positions sont encore totalement inconciliables, là oui, on pourra commencer à s'inquiéter. Mais d'ici là , chaque groupe parlementaire va continuer à pousser ses priorités, à négocier, à faire des compromis. C'est long, c'est compliqué, mais c'est la réalité d'un Parlement sans majorité claire.
TrĂšs bonne semaine !
